Carré protestant est un projet ambitieux porté par l'Eglise protestante unie de Nîmes, mais qui n’aurait pu être mené à son terme sans l’intervention et l’expertise de professionnels du bâtiment et de la rénovation de lieux anciens. Souhaitant mettre à l'honneur les personnes ayant pris une part active à la rénovation du Petit Temple (qui est l’épicentre du projet final), nous vous proposons une série d’entretiens qui devrait vous éclairer sur la personnalité de ces femmes et des ces hommes qui ont permis au Carré protestant d’exister.
Premier entretien avec Antoine Bruguerolle, l’architecte en charge de la rénovation et de la modernisation du Petit Temple.
- Bonjour Antoine Bruguerolle, pouvez-vous vous présenter aux visiteurs du site carre-protestant.fr ?
Bien sûr. Je suis architecte DPLG et architecte urbaniste du Patrimoine. Diplômé d’Études Supérieures pour la Connaissance et la Conservation des Monuments Anciens, je dirige un atelier d’architecture à Nîmes depuis 1985. En parallèle à une activité de maîtrise d’œuvre dans des espaces protégés et des monuments protégés, je suis expert Unesco et enseignant à l'école de Chaillot (fondée en 1887, cette école constitue le département Formation de la Cité de l’architecture et du patrimoine). Malgré mes nombreuses fonctions, mon lien avec la ville de Nîmes et sa région est resté très fort... Je me suis, par exemple, occupé de l'aménagement du projet AEF (Arènes-Esplanade-Avenue Feuchères) avec l'atelier des paysages ou de celui de la place des Esclafidous où j’ai pu mettre en pratique l’une des fonctions de mon travail, à savoir : « Tirer parti des lieux ». Pour faire écho à mon intervention lors de la rénovation du Petit Temple du Carré protestant, je pourrais évoquer le chantier du Temple de Saint Laurent d’Aigouze, ou la restauration et l'aménagement du Musée du désert de Mialet que les visiteurs de votre site web doivent bien connaître...
- Vous oubliez de préciser que vous êtes également membre de l’Académie de Nîmes... mais restons sur le cas du Carré protestant et de la rénovation du Petit Temple. En quoi a consisté précisément votre travail ?
J'ai réalisé un diagnostic et proposé un programme de travaux de restauration de l'édifice inscrit aux monuments historiques. Ce travail est venu compléter le projet d'aménagement de MN Lab (une base de données des collections du Mobilier national qui comprend près de 70 000 notices descriptives des meubles et biens relevant de l’institution, conservés dans ses réserves ou déposés dans des édifices publics). Outre les travaux conservatoires portant sur les structures avec le hors d'eau et le hors d’air, le sujet principal fut la mise en valeur de l'architecture intérieure. L’objectif était de retrouver une ambiance sereine et lumineuse. L'édifice souffrant d'un défaut flagrant d'entretien et de désordres structurels, nous avons été obligés de conserver les tirants métalliques installés dans les années 70 (ceux qui passent sur les tribunes) .
- Quelles furent les contraintes auxquelles vous avez été confronté pour respecter l'identité d'un lieu tout en le modernisant ?
Le Petit Temple étant destiné à accueillir des cultes, des spectacles, des expositions ou des conférences dans un confort moderne, l’enjeu consistait à intégrer discrètement les nouveaux équipements nécessaires à ces nouvelles fonctions (chauffage, électricité et sonorisation). Pour respecter le budget alloué, nous avons été obligé de procéder a un découpage des travaux en deux tranches fonctionnelles. Pour garantir une accessibilité PMR optimale (personnes à mobilité réduites), nous avons procédé à l'installation de rampes réversibles. Sur ce point précis, et lors de discussions concernant l’application des normes légales en termes d’accessibilité et d’accueil du public, nous avons constaté que les services d'Etat pouvaient avoir, parfois, des avis divergents qui sont autant de défis à relever...
- Quel furent les recommandations de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) au cours de votre intervention ?
L'une des demandes du ministère de la Culture a été de respecter la stratigraphie historique, notamment avec le maintien in situ des éléments de décor et de mobilier témoins de l'aménagement en temple de l'ancien couvent des Ursulines dont la construction remonte aux années 1714/1718 (NB : le couvent est acheté en 1793 pour l'usage des protestants de Nîmes par un riche professeur de rhétorique et inauguré par le pasteur Paul Rabaut).
Cette exigence, qui peut paraître rétrograde, a en réalité été un atout. Elle nous a permis de respecter l'esprit du lieu et de rappeler son histoire sans le trahir. En effet, pour « comprendre » un édifice historique, nous devons croiser les sources et corriger notre interprétation en fonction des découvertes. Avec d'un côté les documents d'archive (durant la première phase d'étude documentaire ) et de l'autre ce que recèle l'édifice en lui-même, nous avons été confrontés à la substance constructive dans toute son épaisseur. Cette volonté de préserver l’authenticité de ce lieu de culte, tout en cherchant à répondre aux enjeux de modernisation du temple, nous ayant permis de découvrir quelques « témoignages cachés » de l’histoire du Petit Temple.
Les diagnostics ne peuvent s’anticiper, ils sont la conséquence de l'interprétation et de la découverte des défauts de constructions qui sont les témoins de moments d’histoire. Par exemple, les distorsions de structure nous indiquent que la chapelle du couvent des Ursulines s'inscrit entre deux autres constructions existantes antérieures.
- Pouvez-vous nous donner d’autres exemples concrets de « découvertes » remarquables faites durant les travaux de rénovation du Petit Temple ?
Je pourrais vous parler de la façade qui donne sur la rue du grand couvent. Celle-ci comprend deux avant corps qui sont venus habiller des maisons (XVIe XVIIe siècle) et qui ont été conservées existantes.
Ou de la dédicace portée par la cloche lors de sa transformation en temple (« Les réformés de Nismes ont fait fondre et monter cette cloche sous le consulat de Napoléon Bonaparte restaurateur de la liberté chrétienne, l'an XI de la république française de Jésus Christ - 1802 »)
Nous avons également découvert que le buffet d’orgue « réalisé en bois de noyer sculpté », protégé au titre des monuments historiques et daté de 1750, était pour la plus grande partie traité en plâtre, peint en faux bois avec une mention des années 1900 sur un côté. Le plâtre est également présent au niveau des balustres des tribunes et de la grande corniche au dessus de l’orgue. Par souci d’économie, l’ossature en bois d’une partie du décor architectural intérieur est recouverte de plâtre imitant la pierre.
- Et la fresque, dans quelles conditions s’est-elle révélée à vous ?
La fresque a été découverte lors du chantier sur le mur du chevet qui porte le buffet d’orgue. Le décor mis à jour était bien conservé et présentait une grande composition architecturale avec en couronnement des anges et un soleil rayonnant. Nous avons mené une étude précise et des sondages pour comprendre le dessin, constater son état et mesurer sa valeur historique. La restauration de la fresque, outre son impact dans le projet, a représenté un budget supplémentaire. Afin de ne pas « l’oublier » et de la rendre en partie visible, nous l'avons dégagée dans une « fenêtre » du côté gauche de l’orgue.
- S'agissait-il de votre première intervention de ce type (moderniser un lieu de culte) et que retiendrez-vous de cette expérience ?
Ce n'est pas ma première intervention dans un édifice religieux (qu’il soit catholique ou protestant) et c'est toujours un défi de concilier au mieux des fonctions différentes. Je constate que les difficultés nous amènent souvent à inventer et imaginer des dispositions adaptées au cas par cas. L'objectif principal, mené dans le respect de l'esprit du lieu, est de révéler ou rendre lisible son histoire, de lui donner du sens en faisant chanter le patrimoine. Le caractère spirituel est important et, personnellement, je suis l’adepte des ambiances sereines et lumineuses propices au calme et à la réflexion. Tout l’enjeu, dans le cadre de mon métier, et de permettre la découverte et la meilleure compréhension possible des édifices tout en combinant une stratification historique et une potentialité d'activités variées (offices religieux, recueillement, concert, rencontres...) dans un cadre rénové. Cette polyvalence est cruciale, car en ouvrant ces lieux à d’autre sensibilités ou d’autres activités, elle permet de les inscrire dans la vie courante et d'ouvrir ce patrimoine à un public plus large.
- Justement, que pensez-vous du potentiel du Carré protestant et précisément du Petit Temple modernisé ?
Je pense que le Petit Temple, tel qu’il a été pensé et rénové, est un atout important pour le Carré protestant, car il va permettre d'ouvrir cet espace sur la cité et le quartier. Le patrimoine n'a de sens que lorsqu'il est vivant et quand il retrouve une valeur d'usage compatible avec son caractère.

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